SOMETHING SPECIAL

Courtney nous emmène dans les coulisses de la distribution des contenus coréens

En 2025, j’ai eu la chance de participer au MIPCOM à Cannes, le grand marché international dédié aux contenus et à l’industrie de la télévision et du divertissement. C’est à cette occasion que j’ai découvert Something Special et Courtney, avec qui j’ai rapidement pris contact.

Aujourd’hui, je suis vraiment heureuse de pouvoir partager avec vous son travail, son parcours et sa passion pour l’univers des contenus coréens.

Tout ce qui se passe derrière les programmes que nous regardons – leur création, leur production, leur distribution, leur adaptation et leur diffusion à l’international – est un univers à part entière, et je trouve passionnant de pouvoir vous en faire découvrir une partie.

Et puis, il y a le parcours de Courtney. Celui d’une adolescente qui, à 15 ans, commence à apprendre le coréen par elle-même et qui, quelques années plus tard, construit sa carrière en Corée dans une industrie qui la passionne.

Comme quoi, une passion, de la curiosité et l’envie de croire en ses projets peuvent parfois nous emmener beaucoup plus loin qu’on ne l’aurait imaginé. 

Je vous laisse découvrir son parcours et les coulisses de son métier.

Emilie : Bonjour Courtney, tout d’abord, merci beaucoup d’avoir pris le temps de participer à cette interview et de répondre à mes questions. Je suis très heureuse d’avoir l’occasion d’échanger avec vous sur votre parcours, votre travail et, plus généralement, sur l’industrie des contenus coréens.

Pour commencer, pourriez-vous nous parler un peu de votre parcours et de ce qui vous a amenée à travailler dans l’industrie des contenus coréens ?

Courtney : Mon lien avec la Corée a commencé bien avant que je travaille dans l’industrie des contenus. Vers l’âge de 15 ans, j’ai commencé à apprendre le coréen par moi-même. À l’époque, il n’y avait pas beaucoup de ressources disponibles, donc j’avais principalement YouTube et les émissions de divertissement coréennes – souvent sans sous-titres. J’ai été fascinée par leur créativité et par le fait qu’elles étaient si différentes des émissions que j’avais l’habitude de regarder aux États-Unis.

Je suis venue en Corée pour la première fois en 2012 et j’ai étudié à l’université Inha. Après cela, j’ai su que je voulais construire ma carrière ici, même si entrer dans l’industrie des contenus a pris un peu de temps.

J’ai finalement travaillé dans l’édition, la localisation, les webtoons, le sous-titrage et le développement commercial, avant de rencontrer InSoon Kim, notre co-PDG chez Something Special, qui m’a fait découvrir le merveilleux univers des formats.

Aujourd’hui, j’ai vraiment l’impression que la boucle est bouclée. Les émissions de divertissement coréennes qui m’ont donné envie de m’intéresser à la Corée sont aujourd’hui les programmes que je peux présenter à des personnes partout dans le monde et, je l’espère, contribuer à aider d’autres pays à créer leurs propres versions.

Vous travaillez actuellement chez Something Special au sein du département Sales & Licensing. Pour quelqu’un qui ne connaît pas ce métier, pourriez-vous nous expliquer en quoi consiste votre travail et quelles sont vos principales responsabilités ?

Je fais partie de notre équipe Sales & Licensing, donc je présente les formats que nous créons et représentons aux acheteurs internationaux et je recherche les diffuseurs, plateformes et sociétés de production qui leur correspondent.

Mais notre travail ne se résume pas aux réunions et aux contrats. Une grande partie de notre travail consiste à réfléchir à la manière de présenter chaque format afin que les acheteurs comprennent immédiatement ce qui le rend particulier. Cela comprend les dossiers de présentation (pitch decks), les bandes-annonces, les épisodes ou extraits de démonstration (screeners) et d’autres supports commerciaux.

Nous participons également à des marchés internationaux tout au long de l’année, où nous présentons nos nouveaux formats, découvrons ce que recherchent les différents territoires et cherchons des possibilités de collaboration.

D’une certaine manière, je considère mon travail comme une façon de traduire la créativité, pas seulement d’une langue à une autre, mais d’un marché à un autre.

Emilie : Something Special se présente comme la première « format agency » de Corée et a deux missions principales : mettre en relation les créateurs et producteurs coréens avec des partenaires internationaux, et créer des contenus pour le marché mondial.

Pourriez-vous nous expliquer ce qu’est une « format agency » et quel rôle joue Something Special entre les créateurs et producteurs coréens et les marchés internationaux ?

Traditionnellement, en Corée, les diffuseurs et les grandes sociétés de production disposent généralement de leurs propres équipes chargées de distribuer et de vendre leurs formats à l’international.

Something Special est différent, car nous sommes la première agence indépendante de formats TV en Corée. Nous nous décrivons souvent comme un « one-stop shop for Korean formats », car nous intervenons dans le développement, la production, la distribution internationale et les licences.

Nous représentons des diffuseurs, des producteurs et des créateurs, tout en développant et en produisant nos propres formats originaux.

Notre rôle consiste véritablement à faire le lien entre les créateurs coréens et le marché international. Même un excellent programme a besoin d’être présenté, « pitché » et accompagné de la bonne stratégie pour pouvoir voyager à l’international, et c’est là que notre équipe intervient.

Lorsqu’un nouveau format est développé et que vous souhaitez le présenter à l’international, comment travaillez-vous avec les créateurs, les sociétés de production et les diffuseurs impliqués dans le projet ?

L’une des premières questions que nous nous posons est : quelle est l’essence de ce format ?

Avant de penser à son adaptation, nous devons comprendre le mécanisme, l’accroche émotionnelle ou l’idée qui doit absolument être conservée.

À partir de là, nous travaillons avec les créateurs, les producteurs ou les diffuseurs pour décider de la manière dont le format doit être présenté et mis en valeur à l’international. Parfois, l’élément auquel le public coréen réagit le plus fortement n’est pas nécessairement la première chose qu’un acheteur international remarquera.

Lorsque nous développons des formats en interne, nous pensons déjà à l’international dès le début. Nous nous demandons si quelqu’un dans un autre pays pourrait comprendre rapidement l’idée et imaginer créer sa propre version.

Les adaptations entraîneront toujours des changements, mais l’ADN fondamental du format doit rester clairement identifiable.

Emilie : L’un des sujets qui m’intéresse particulièrement est la manière dont certains programmes coréens parviennent à trouver leur public bien au-delà de la Corée. Un programme peut être très populaire en Corée sans forcément fonctionner de la même manière dans un autre pays.

D’après votre expérience, qu’est-ce qui rend un format coréen intéressant pour les marchés internationaux ? À quel moment commencez-vous à réfléchir à son potentiel à l’étranger, et comment adaptez-vous votre manière de le présenter en fonction du marché que vous ciblez ?

Le bilan d’un programme est très important actuellement. Lorsqu’une émission affiche de bonnes audiences, suscite une forte réaction du public ou compte plusieurs saisons en Corée, cela donne davantage confiance aux acheteurs internationaux.

Mais un format solide a également besoin d’une idée claire en son centre.

Par exemple, STILL ALIVE (Something Special Original) repose sur des candidats qui tentent de survivre sans connaître la « règle de mort » cachée qui pourrait les éliminer. THE SCOUT, quant à lui, reprend le genre du concours musical en supprimant les éliminations et en mettant plutôt l’accent sur la progression et le choix du public.

Ce sont deux programmes très différents, mais tous deux reposent sur des concepts que l’on peut comprendre rapidement.

La manière dont nous les présentons évolue ensuite en fonction du territoire. Certains acheteurs sont davantage sensibles aux mécanismes du format, d’autres à l’émotion ou au potentiel de franchise. Il faut comprendre ce qui compte le plus sur chaque marché.

Affiche avec le texte 'STILL ALIVE' sur un fond sombre représentant un bâtiment, avec une croix et des oiseaux, accompagnée de la phrase 'Never do what the RULES Say'.
© Something Special

Emilie : J’ai eu l’occasion de découvrir IRON SQUAD, présenté par Something Special au MIPCOM 2025 à Cannes, où je participais également. Depuis, le programme est devenu une véritable franchise, avec plusieurs déclinaisons, notamment IRON SQUAD W et IRON EARTH.

Selon vous, qu’est-ce qui a permis à IRON SQUAD de se développer ainsi et de susciter l’intérêt à l’international ?

C’est super de savoir que vous avez assisté à notre présentation au MIPCOM l’année dernière ! C’était d’ailleurs la première fois que je présentais un programme au MIPCOM, donc j’étais vraiment nerveuse. Haha.

Je pense qu’IRON SQUAD fonctionne parce que son concept de départ est très clair : quelle unité militaire d’élite est la plus forte ?

Mais le programme va plus loin qu’une simple compétition physique. Les candidats sont d’anciens membres d’unités militaires d’élite et les missions s’appuient sur de véritables compétences tactiques. On y voit du travail d’équipe, de la stratégie, du leadership, de l’endurance et de la confiance.

Cette authenticité donne au programme une identité forte tout en offrant le spectacle et l’excitation d’une compétition de grande ampleur.

Il possède également une mécanique de format solide, qui permet au concept de se décliner sous différentes versions tout en conservant l’identité d’IRON SQUAD.

IRON SQUAD est un format fortement lié à la culture coréenne et à l’univers militaire. Selon vous, cette forte identité coréenne est-elle plutôt un avantage ou un défi lorsqu’on présente le format à un public international ?

Je pense en fait que l’identité coréenne peut être un avantage.

L’une des raisons pour lesquelles les publics internationaux regardent des contenus coréens est qu’ils veulent découvrir quelque chose qu’ils ne voient pas forcément chez eux. Si nous supprimons tout ce qui rend un format coréen coréen, nous risquons également de supprimer une partie de ce qui le rendait intéressant.

Avec IRON SQUAD, le contexte militaire coréen apporte de l’authenticité à la version originale, tandis que les émotions qui se trouvent derrière : le travail d’équipe, la fierté, l’endurance, la loyauté et l’envie de faire ses preuves sont universelles.

Une version locale n’a pas besoin de reproduire exactement le système militaire coréen. Elle peut refléter les unités et la culture militaire de son propre pays tout en conservant les mécanismes fondamentaux de la compétition.

Affiche de la saison 3 de la série avec plusieurs soldats armés, se tenant en formation avec un fond jaune éclatant.
© Channel A – ENA

Emilie : Lorsqu’un format voyage dans un autre pays, il peut également être nécessaire de l’adapter aux habitudes et à la culture du public local.

Lorsqu’un format coréen est vendu dans un autre pays, jusqu’à quel point peut-il être adapté à la culture locale tout en conservant ce qui fait son identité coréenne ?

Je pense que l’adaptation est absolument nécessaire. Quelque chose qui paraît parfaitement naturel au public coréen peut ne pas fonctionner de la même manière ailleurs.

C’est l’une des beautés des formats.

L’objectif n’est pas de faire une photocopie de la version coréenne. Il s’agit de préserver la mécanique du programme tout en adaptant tout ce qui l’entoure aux téléspectateurs locaux.

Le casting, l’humour, le rythme, la musique, la direction artistique, les références culturelles ou même certains défis peuvent changer. Ce qui doit rester, c’est la mécanique fondamentale et la promesse émotionnelle du format.

Si l’on comprend clairement cette essence, un format peut voyager très loin sans perdre son identité.

Emilie : En tant que média français travaillant à créer des liens plus forts entre le public français et l’industrie coréenne, je m’intéresse également beaucoup à la manière dont les marchés français et européens sont perçus depuis la Corée.

D’après votre expérience, quels types de contenus coréens pourraient particulièrement bien fonctionner auprès des publics français ou européens ? Et quels sont aujourd’hui les principaux défis lorsqu’il s’agit d’amener davantage de contenus coréens sur ces marchés ?

Je pense que les concours musicaux et les émissions de compétition de type reality ont beaucoup de potentiel en France et dans toute l’Europe. Des formats d’origine coréenne comme THE MASKED SINGER et I CAN SEE YOUR VOICE ont déjà montré que des concepts coréens pouvaient être réinventés avec succès pour d’autres publics.

L’un de nos nouveaux formats, FROM UNKNOWN TO LEGEND, en est un bon exemple. Il pose une question simple : la reconnaissance du public est-elle vraiment synonyme de talent ?

La version coréenne utilise la musique trot, mais le format lui-même pourrait fonctionner avec de la pop, du rock, du R&B, de la country ou d’autres genres selon le marché.

Le défi consiste à montrer aux acheteurs à quoi pourrait ressembler un format coréen sur leur propre territoire. De bonnes audiences sont un atout, mais il faut également expliquer pourquoi l’idée pourrait trouver un écho auprès de leur public et comment elle pourrait être adaptée localement.

Emilie : Plus généralement, l’intérêt international pour les contenus coréens a beaucoup évolué ces dernières années.

Selon vous, qu’est-ce qui a le plus changé dans la manière dont les professionnels internationaux regardent aujourd’hui les contenus coréens ?

Je pense que les partenaires internationaux vont au-delà de l’idée selon laquelle les contenus coréens seraient simplement « tendance ». Ils accordent davantage d’attention à la narration, aux personnages, aux mécaniques et aux émotions qui se trouvent derrière.

Les publics veulent des personnes auxquelles ils peuvent s’identifier et des histoires dans lesquelles ils peuvent s’investir.

On peut le voir avec UNFORGETTABLE DUET (Something Special Original), où la musique aide des familles et des personnes vivant avec la démence à renouer avec leurs souvenirs, ou avec THE UNDERDOGS (Something Special Original), qui réunit des chiens abandonnés et des personnes qui ont toutes deux étés sous-estimés.

Même I AM SINGLE fonctionne parce que les téléspectateurs s’investissent dans la vie de personnes réelles qui essaient de construire des relations.

Les concepts forts restent importants, mais le public a également besoin d’une raison de s’intéresser aux personnes qui les incarnent. Le divertissement coréen est particulièrement doué pour combiner ces deux éléments.

Une image montrant un groupe de personnes de différentes générations, comprenant un homme âgé, une femme, une jeune fille et un homme jouant de la guitare, tous souriants dans une atmosphère joyeuse. Présente également le titre 'Unforgettable Duet' et mentionne un spectacle de chant thérapeutique.
© Something Special

Emilie : Et enfin, j’aimerais revenir à votre expérience personnelle.

Après avoir travaillé dans cette industrie et avec des partenaires de différents pays, qu’est-ce que vous aimez le plus dans votre travail aujourd’hui ? Et quel aspect de l’industrie coréenne aimeriez-vous que les publics internationaux découvrent davantage ?

L’une des choses que je préfère dans ce travail, c’est rencontrer des personnes formidables dans l’industrie, en apprendre davantage sur leur travail et trouver des façons de collaborer avec elles.

Travailler dans l’univers des formats a également complètement changé ma façon de regarder la télévision. Je suis devenue un peu une détective des formats. Lorsque je découvre une émission que j’aime, je veux immédiatement savoir d’où vient l’idée et à quoi ressemblait la version originale.

Beaucoup de téléspectateurs ne réalisent pas combien d’émissions qu’ils aiment ont commencé ailleurs. HIGH POTENTIAL est adapté de la série franco-belge HPI, BIG BROTHER est né aux Pays-Bas, et THE MASKED SINGER a commencé en Corée.

Cet échange d’idées est l’une des choses que j’aime le plus dans cette industrie.

J’aimerais également que les publics internationaux découvrent davantage le divertissement coréen non scénarisé. Au-delà de la K-pop et des K-dramas, il existe tellement de créateurs coréens qui expérimentent de nouvelles structures de compétition, des concepts de reality, des émissions musicales, des émissions de rencontres et des programmes de divertissement factuel.

Et si quelqu’un a besoin de recommandations d’émissions coréennes, je serai toujours ravie de l’aider !

Texte stylisé comprenant les mots 'Something Special' avec une typographie distinctive.

Et si cette interview nous montre une chose, c’est que l’univers des contenus coréens va bien au-delà de ce que l’on voit à l’écran.

Des métiers, des rencontres, des parcours et des passions qui méritent eux aussi d’être racontés.

Merci à Courtney de nous avoir fait découvrir une partie de cet envers du décor. Je suis très heureuse de pouvoir mettre en lumière ce genre d’expérience et de contribuer, à notre échelle, à mieux comprendre tout ce qui se passe derrière les contenus coréens que nous découvrons à l’international.

Interview et traduction par Emilie Bertoli – KD4Y

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